Kosovo
Kosovo, un jeune pays & moi
Né dans un pays qui n'existait pas.

Je suis né dans un pays qui, techniquement, n'existait pas encore. Et si ma famille a quitté le Kosovo quelques mois après ma naissance, ce n'est évidemment pas parce qu'elle avait soudain décidé de tenter sa chance en Suisse. Notre départ s'inscrit dans une histoire politique qui commence bien avant moi.
Le pays que je n'ai pas connu
Mes parents grandissent dans un Kosovo qui dispose, depuis la Constitution yougoslave de 1974, d'une très large autonomie : ses propres institutions, son Parlement, son gouvernement, une représentation au niveau fédéral. Ce n'est pas une République, mais c'est un vrai pouvoir politique. La province reste pourtant la plus pauvre du pays, alors que ses mines font tourner une partie de l'économie yougoslave.
Les premières fissures apparaissent peu après la mort de Tito. Au printemps 1981, des étudiants descendent dans la rue à Prishtina, et certains réclament que le Kosovo devienne une République au sein de la Yougoslavie. La réponse est brutale : forces de sécurité, arrestations, état d'urgence. Je ne suis pas encore né, mais certaines décisions qui vont déterminer toute ma vie commencent déjà à se prendre.
À la fin des années 1980, Slobodan Milošević bâtit une grande partie de son ascension sur le nationalisme serbe, et le Kosovo en devient le symbole. Quand Belgrade démantèle l'autonomie de la province en 1989, les mineurs de Trepča font la grève de la faim au fond des puits pour s'y opposer, sans résultat. Les Albanais, qui forment pourtant la grande majorité de la population, perdent peu à peu leur place dans leurs propres institutions. Des dizaines de milliers d'entre eux sont renvoyés de l'administration, de la police, des écoles, des universités et des entreprises publiques.
La réponse albanaise est assez folle quand on y pense. Puisque l'État ne veut plus d'eux, ils construisent une société parallèle. Les cours se donnent dans des maisons privées, des familles transforment leur salon en salle de classe, et des réseaux éducatifs, politiques et sanitaires fonctionnent en dehors des structures contrôlées par Belgrade. Tout ça tient en grande partie grâce à la diaspora, ces travailleurs partis en Suisse ou en Allemagne qui reversent une part de leur salaire pour payer les profs et les médecins. Un référendum clandestin sur l'indépendance est organisé, et Ibrahim Rugova est élu président de ce pays parallèle.
Le reste de la Yougoslavie, lui, se désintègre dans la guerre. La Croatie, puis surtout la Bosnie-Herzégovine, connaissent le nettoyage ethnique, les camps, les massacres et les déplacements massifs, jusqu'à Srebrenica, où plus de 7 000 hommes et garçons bosniaques sont assassinés en juillet 1995, un massacre que la justice internationale qualifiera de génocide. La crise du Kosovo n'arrive donc pas de nulle part. Elle fait partie d'une décennie entière où le nationalisme et les politiques ethniques déchirent l'ex-Yougoslavie.
Et au milieu de cette histoire, il y a ma famille.
Déplacé par l'Histoire
Je suis né le 30 mars 1991. En juillet, ma famille quitte le pays pour la Suisse.
Je ne sais pas ce qu'est la Yougoslavie, ni qui est Milošević, ni même ce que veut dire être albanais. Pourtant, toute ma vie vient d'être orientée par une situation politique à laquelle je ne comprends rien. À cet âge-là, on ne choisit pas d'émigrer. On suit ses parents, et sans le savoir, on est déplacé par l'Histoire.
Ma première relation avec le Kosovo, finalement, c'est de l'avoir quitté avant même d'avoir eu le temps de le connaître.
Grandir albanais en Suisse
Pendant mes premières années, le Kosovo existe surtout à travers ma famille. C'est l'endroit d'où viennent mes parents, celui où vivent encore des proches, celui dont les adultes parlent entre eux. Mon quotidien, lui, est suisse : l'école, les copains, les langues que j'entends autour de moi.
Nous ne sommes pas les premiers Albanais à arriver. Depuis des années, la Suisse fait venir des travailleurs de Yougoslavie pour ses chantiers, ses usines et ses hôtels, souvent sous le statut de saisonnier, qui leur interdisait de faire venir leur famille. Max Frisch avait déjà résumé ça à propos des Italiens : on a fait venir de la main-d'œuvre, et ce sont des êtres humains qui sont arrivés.
« La Suisse avait besoin de nos bras. Le reste de nous l'intéressait beaucoup moins. »
Petit à petit, je comprends que mes origines me rendent différent. Dans la Suisse de mon enfance, être albanais du Kosovo n'a rien de neutre. Albanais, Kosovar, Yougo : derrière ces mots arrivent presque toujours les mêmes clichés. Criminel, violent, réfugié, pas intégré. Des partis en font même des affiches de campagne.
Aujourd'hui, j'ai assez de recul pour appeler ça du racisme. Enfant, on ne fait pas cette analyse. On comprend simplement qu'une partie de ce qu'on est dérange certaines personnes. Et quand on n'a pas encore les outils pour remettre leur regard en question, on finit parfois par se remettre soi-même en question. On veut être plus suisse, moins visible, moins albanais. On veut être intégré au point que personne ne remarque qu'on a dû s'intégrer. À force de vouloir prouver qu'on appartient à un endroit, on peut se mettre à rejeter l'autre partie de soi.
Pendant longtemps, c'est exactement ce qui m'est arrivé.
Le chemin inverse
Pendant des années, la résistance menée par Rugova reste pacifique, mais rien ne change. Quand les accords de Dayton mettent fin à la guerre en Bosnie, le Kosovo n'y est même pas mentionné. Pour beaucoup, c'est la preuve que les grandes puissances ne s'intéressent qu'à ceux qui prennent les armes, et l'UÇK prend de l'importance.
Six ans après notre départ, mon père fait le chemin inverse. Il retourne au Kosovo et, avec ses frères, participe à la lutte, notamment dans la logistique de l'UÇK.
Avec le recul, la situation me paraît presque difficile à concevoir. Mon père retourne dans le pays que nous avons quitté pendant que moi, son fils, je reste en Suisse. Là-bas, lui et ses frères se battent pour leur identité albanaise. Ici, j'apprends peu à peu à avoir honte de cette même identité. Je ne pouvais pas mesurer ce paradoxe à l'époque. Aujourd'hui, si.
Ce n'est pas juste « une guerre »

Le conflit devient une guerre ouverte en 1998. Le résumer à « des affrontements entre l'UÇK et les forces serbes » donne l'impression de deux camps équivalents se battant sur un territoire neutre. Ce n'est pas ma lecture de cette histoire, et ce n'est pas ce que montrent les faits documentés depuis.
D'un côté, il y a une guérilla née après des années de répression et de résistance pacifique. De l'autre, un appareil d'État, avec une armée, une police, des unités spéciales et des paramilitaires. Et au milieu, surtout, une population civile albanaise devenue la cible directe d'une campagne de violence. Des villages sont attaqués, des civils assassinés, des maisons pillées et incendiées. Des femmes subissent des violences sexuelles, des familles sont expulsées, des papiers d'identité confisqués ou détruits. Détruire les papiers des gens, c'est essayer d'effacer jusqu'à la preuve qu'ils ont vécu là.
Human Rights Watch parlera par la suite d'une campagne coordonnée et systématique pour terroriser, tuer et expulser les Albanais du Kosovo, organisée aux plus hauts niveaux des gouvernements serbe et yougoslave, et le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie documentera les expulsions, les meurtres et les persécutions. Ce n'est pas seulement le chaos d'une guerre, c'est une politique d'expulsion : plus de 850 000 Albanais sont chassés du territoire, et des centaines de milliers d'autres déplacés à l'intérieur du pays.
Pendant ce temps, j'ai sept ans et je regarde le Kosovo sur Euronews, sur notre télé cathodique. C'est un souvenir qui m'est resté : voir à la télévision un pays censé être le mien sans savoir comment me situer par rapport à lui. Entendre des gens qui parlent comme ma famille, des noms de villes que mes parents connaissent, regarder des colonnes de réfugiés où pourraient se trouver des membres de ma propre famille. Le Kosovo dont on parlait à la maison devient soudain une guerre au journal télévisé.

Et surtout, mon père est là-bas. À cet âge-là, on ne comprend rien à la géopolitique. On comprend par contre très bien que des gens qu'on aime peuvent mourir.
Pourquoi je parle de libération
Au printemps 1999, l'OTAN bombarde la Yougoslavie pendant 78 jours. Ces frappes tuent elles aussi des civils, et leur légalité continue d'être débattue. Je n'ai aucun problème à l'écrire.
Mais je refuse qu'on fasse commencer l'histoire au premier bombardement. Avant même les frappes, les forces serbes et yougoslaves avaient attaqué des villages albanais, tué et déplacé des civils, et lancé une grande offensive. Pendant les bombardements, l'expulsion de la population albanaise a pris une ampleur massive. En juin, Belgrade accepte de retirer ses forces, et la KFOR entre au Kosovo.
Pour ma famille et pour énormément d'Albanais du Kosovo, il existe un mot très simple pour ce moment : la libération. Pas encore l'indépendance, mais la libération. Ceux qui avaient réprimé et chassé une immense partie de la population quittent le territoire, et les réfugiés commencent à rentrer.
Je ne suis pas naïf pour autant. Les grandes puissances ne sont pas intervenues par bonté d'âme, et elles avaient regardé ailleurs pendant des années. Mais cette libération, ce sont d'abord les Albanais du Kosovo qui l'ont arrachée : par dix ans de résistance, par les écoles dans les salons, par ceux qui sont partis se battre. Personne ne nous l'a offerte.
Mon père et ses frères ont survécu. Écrit aujourd'hui, ça tient en une phrase. Mais je sais très bien que dans beaucoup d'autres familles, cette phrase ne peut pas être écrite.
La libération ne règle pourtant pas tout. Des crimes sont aussi commis par des membres de l'UÇK, et après le retrait des forces serbes, des Serbes, des Roms et d'autres civils non albanais sont tués, enlevés, violentés ou chassés. Ces crimes existent et doivent être reconnus. Quand on a soi-même été chassé de chez soi, on devrait être les premiers à refuser que ça arrive à d'autres. Les reconnaître ne m'oblige pas à inventer une symétrie. Ils ne transforment pas une guérilla en appareil d'État, et n'effacent pas la campagne de terreur et d'expulsion menée contre les Albanais. Reconnaître les deux n'a rien de contradictoire. C'est simplement regarder l'histoire en entier.
Le passeport d'un pays disparu

Après la guerre, le Kosovo passe sous administration internationale. Ce sont des fonctionnaires étrangers qui prennent les grandes décisions, y compris celle de privatiser une bonne partie des entreprises publiques. Le pays est libéré, mais pas encore maître de lui-même. Le chômage reste énorme, beaucoup de jeunes continuent de partir, et l'argent de la diaspora devient l'une des premières ressources du pays.
Moi, pendant ce temps, je vis sans papiers vraiment valables. Mon passeport yougoslave ne l'est plus : le pays inscrit dessus a disparu, et moi, je continue d'exister. Dit comme ça, il y a quelque chose de presque ironique. Sauf que quand on est enfant, ce n'est pas drôle. Ça durera une quinzaine d'années.
Ma mère vit avec la peur qu'on soit renvoyés de Suisse, et une peur pareille, chez un parent, finit forcément par entrer dans l'éducation de ses enfants. Je me souviens d'une connerie d'enfant : un jour, je vole un Ice Tea et je me fais attraper. Pour moi, c'était juste ça, une connerie. Pour ma mère, c'était beaucoup plus grave. Elle a vraiment eu peur qu'on soit expulsés à cause de ça, qu'une erreur aussi bête puisse nous renvoyer dans un pays qui sortait à peine de la guerre.
Sa peur n'avait rien d'irrationnel. Quelques années plus tard, la Suisse votait le renvoi automatique des étrangers condamnés, après une campagne qui visait très clairement des gens comme nous. Quand le même Ice Tea volé reste une bêtise d'enfant pour l'un et devient une menace d'expulsion pour l'autre, ce n'est plus une question de comportement. C'est une question de papiers, et donc d'origine et de classe.
Quand on grandit avec cette peur, on apprend très vite qu'il faut être irréprochable. Pas seulement parce que c'est bien, mais parce qu'on a l'impression que notre droit d'être là en dépend. Je pense qu'une partie de mon obsession d'être « bien intégré » vient aussi de là.
J'ai seize ans quand le Kosovo proclame son indépendance, le 17 février 2008, et cette fois, je suis assez grand pour comprendre ce que ça représente. Derrière ce nouveau drapeau, il y a les manifestations de 1981, l'autonomie supprimée, les écoles clandestines, la résistance, la guerre, les expulsions, les morts et les disparus. Il y a mon père et mes oncles, il y a ma mère, il y a notre départ, et toute mon enfance en Suisse.
Le Kosovo devient indépendant, mais je suis encore très loin d'avoir réglé ma propre relation avec lui.
Se reconnaître enfin
Pendant longtemps, l'image que j'avais de mes origines venait surtout de ce que la Suisse me renvoyait. Les Albanais étaient le problème, les Kosovars les réfugiés, les Yougos les étrangers. Puis je commence à voir autre chose : des gens venus du même endroit que moi qui réussissent, créent, gagnent, et deviennent connus pour autre chose que les clichés avec lesquels j'ai grandi.
Quand Majlinda Kelmendi remporte l'or aux Jeux de Rio, en 2016, c'est la toute première médaille olympique de l'histoire du Kosovo. Évidemment, notre première médaille est directement en or. Pour une fois, le Kosovo n'est pas montré au monde pour une guerre ou des réfugiés, mais parce qu'une Kosovare vient de devenir championne olympique. Ça peut sembler symbolique, mais quand on a grandi avec une certaine honte de ses origines, les symboles comptent énormément. Un pays n'existe pas seulement par ses frontières. Il existe aussi par ses artistes, ses sportifs, sa culture.
Je me reconnais énormément dans cette génération de la diaspora, née ou élevée en Suisse, en Allemagne, en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, et devenue artiste, sportive ou entrepreneuse. Notre identité est forcément particulière. On peut être profondément attaché au Kosovo sans y avoir grandi, être suisse sans être né en Suisse, parler allemand dehors, albanais en famille et écrire ses chansons en français. Ni Dua Lipa, ni Majlinda Kelmendi n'ont réglé mes questions d'identité à ma place, mais voir des gens de la même diaspora porter leurs origines sans complexe change forcément le regard qu'on porte sur soi.
Il faut quand même se méfier d'un autre piège. Les réussites spectaculaires font du bien, mais la diaspora, ce sont d'abord des ouvriers du bâtiment, des femmes de ménage, des chauffeurs, des cuisiniers, qui ont fait tourner une partie de la Suisse et envoyé de l'argent au pays pendant des décennies. Ce sont eux qui ont tenu le Kosovo à bout de bras. On n'a pas besoin d'une médaille d'or pour mériter le respect.
Moi aussi, je suis le produit de cette diaspora. Je suis né au Kosovo, j'ai grandi en Suisse, je fais de la musique en français, et je parle albanais, allemand, français, italien et anglais. Des années durant, j'ai vu tout ça comme des contradictions. Aujourd'hui, je comprends que ça raconte simplement qui je suis.
On doit encore prouver qu'on existe
L'indépendance n'a pas tout réglé. La Cour internationale de justice a beau avoir confirmé qu'elle ne violait pas le droit international, la Serbie ne la reconnaît toujours pas, et les tensions reviennent régulièrement. Un train venu de Serbie, couvert de l'inscription « Kosovo is Serbia », a suffi à déclencher une crise. Plus récemment, ce sont les plaques d'immatriculation qui ont mis le nord du pays sous tension.
Vu de l'extérieur, une histoire de plaques peut sembler presque ridicule. Mais quand on vient d'un pays dont l'existence même reste contestée, une plaque n'est jamais seulement une plaque. Derrière, il y a toujours la même question : qui exerce réellement la souveraineté ici ?
Et parfois, la tension cesse d'être symbolique. En septembre 2023, un groupe lourdement armé attaque la police à Banjska, dans le nord, et tue le policier Afrim Bunjaku. Près de vingt-cinq ans après la guerre, le Kosovo se rappelle brutalement que la paix n'est jamais tout à fait acquise.
Cette année, le Kosovo a dix-huit ans. Techniquement adulte, ce qui est assez drôle à écrire pour un pays qui porte déjà une histoire bien trop lourde pour son âge. Il a ses institutions, son drapeau, ses sportifs, ses artistes, et toute une génération qui n'a jamais connu la Yougoslavie. Ses citoyens peuvent enfin voyager sans visa dans l'espace Schengen, un droit qu'il a fallu seize ans d'indépendance pour obtenir et que la plupart des Européens n'ont jamais eu à demander. Mais l'Union européenne accompagne encore officiellement son nom d'un astérisque, pour préciser que cette désignation ne préjuge pas de la position de ses États membres.
Le Kosovo existe, mais il doit encore régulièrement expliquer au monde qu'il existe. Cette idée me parle peut-être particulièrement parce que moi aussi, j'ai longtemps eu l'impression de devoir expliquer qui j'étais.
Et moi, là-dedans ?
Je pourrais raconter toute cette histoire avec des dates. Mais pour moi, ce ne sont pas des dates dans un livre d'histoire.
Cette histoire a décidé du pays où j'allais grandir avant même que je sache parler. Elle a envoyé ma famille en Suisse, puis renvoyé mon père au Kosovo pour se battre avec ses frères. Elle a fait vivre ma mère dans la peur d'être expulsée à la moindre erreur. Elle m'a fait regarder une guerre à la télévision en sachant que mon père et une partie de ma famille étaient au milieu. Elle m'a fait grandir pendant des années avec le passeport d'un pays qui n'existait plus, à des milliers de kilomètres de l'endroit où je suis né.
Paradoxalement, cette vie m'a aussi permis d'apprendre cinq langues et de grandir entre plusieurs cultures. Mais je ne dirai jamais que la guerre m'a donné ça.
« Une guerre ne donne rien. Elle détruit, elle tue, elle déplace, elle sépare et elle traumatise. »
Ce sont les êtres humains qui, parfois, arrivent ensuite à construire quelque chose avec ce que l'Histoire leur a imposé.
Et quand je vois aujourd'hui des familles syriennes, afghanes, ukrainiennes ou soudanaises arriver en Europe avec des enfants trop petits pour savoir pourquoi ils sont là, je sais exactement d'où je viens. J'étais ce bébé-là. On ne choisit pas d'être un réfugié, et personne ne devrait avoir à passer sa vie à s'en excuser.

Ma propre libération
Pendant longtemps, j'ai essayé de cacher une partie de ce que j'étais. Et ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que personne n'a eu besoin de me dire explicitement : « Tu dois avoir honte d'être albanais. » C'est beaucoup plus subtil que ça. On entend les blagues, les clichés, les remarques. On voit certains regards. On comprend très tôt quels étrangers sont considérés comme « bien intégrés » et lesquels sont présentés comme un problème, et que pour être accepté, il vaut mieux ne pas trop déranger. Petit à petit, on finit par absorber tout ça, et la honte devient presque automatique.
Alors j'ai tout fait pour être le plus suisse possible. Pas parce que je n'aimais pas être albanais, mais parce que j'avais compris que c'était la partie de moi qui compliquait les choses. Il y avait aussi les papiers, la peur de ma mère, et cette impression de devoir constamment prouver qu'on méritait d'être ici. Quand on grandit comme ça, « être bien intégré » peut facilement devenir autre chose : essayer de disparaître.
Il m'a fallu des années, du recul et de la thérapie pour comprendre que cette honte ne venait pas vraiment de moi. Je l'avais apprise. Et ce qui s'apprend peut aussi se déconstruire. J'ai dû arrêter de regarder mon identité avec les yeux de ceux qui m'avaient appris à en avoir honte, et surtout arrêter de croire que, pour être parfaitement intégré en Suisse, il fallait enlever quelque chose de moi. L'intégration qu'on m'a demandée n'a jamais été un échange. C'était toujours à moi de m'adapter, jamais à la Suisse de faire de la place.
Aujourd'hui, je n'ai plus envie de choisir entre suisse et kosovar, albanais et européen. Ça ne m'intéresse plus. Je suis tout ça en même temps. Je parle cinq langues, je fais de la musique en français, j'ai grandi en Suisse, je suis né au Kosovo, je suis albanais. Aucune de ces phrases n'annule les autres. Elles racontent toutes la même personne.
Libérations
On imagine généralement une libération comme une date : des soldats qui partent, des réfugiés qui rentrent, des frontières qui changent, un nouveau drapeau. Le Kosovo a les siennes.
Mais certaines libérations prennent beaucoup plus de temps. Elles ne passent pas par une armée et ne sont pas retransmises sur Euronews. Elles se passent dans la tête, dans la manière dont on regarde son nom, sa famille, sa langue et son pays. Elles arrivent le jour où on arrête de minimiser l'histoire de ses parents pour rassurer les autres, où l'on comprend que s'intégrer ne voulait pas dire effacer l'endroit d'où l'on vient, et surtout, où l'on arrête enfin de s'excuser d'être ce qu'on est.

Le Kosovo a été libéré en 1999. Il est devenu indépendant en 2008. Moi, il m'a fallu 33 ans.