Rojava
Rojava, un peuple effacé

En septembre, à Kobanê, une ville du nord de la Syrie, des jeunes hommes arrêtés après une manifestation ont appris qu'ils allaient être transférés à Alep. Ils savaient ce qui les attendait là-bas. Ils ont mis le feu à leurs matelas. D'après les survivants, personne n'a ouvert les portes. On leur a répondu qu'ils pouvaient brûler.
Il y a dix ans, le monde entier connaissait le nom de Kobanê. C'est là que l'État islamique a subi sa première grande défaite, face à des combattants et surtout à des combattantes kurdes qui ont fait la une des journaux de la planète. Aujourd'hui, les enfants de cette ville meurent dans une prison syrienne, et presque personne n'en parle. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter loin.
« On n'a jamais tué les Kurdes seulement dans leurs corps. On a toujours essayé de les tuer dans leurs noms. »
Un peuple découpé en quatre
Les Kurdes sont l'un des plus grands peuples au monde à ne pas avoir d'État. À la fin de la Première Guerre mondiale, pourtant, tout semblait possible. En 1920, le traité de Sèvres, qui dépeçait l'Empire ottoman vaincu, prévoyait noir sur blanc la possibilité d'un Kurdistan autonome, voire indépendant. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne a effacé cette promesse d'un trait de plume. La France et la Grande-Bretagne se sont partagé la région selon leurs intérêts pétroliers et stratégiques, et le territoire kurde a été découpé entre quatre nouveaux États : la Turquie, l'Irak, l'Iran et la Syrie. En kurde, on parle du Bakur, du Başûr, du Rojhilat et du Rojava, le nord, le sud, l'est et l'ouest. Quatre morceaux d'un même pays qui n'a jamais existé sur les cartes.
Aucun de ces États n'a voulu de ses Kurdes, et chacun a cherché à les faire disparaître à sa manière.

En Turquie, la jeune République de Mustafa Kemal s'est construite sur l'idée d'une nation unique, turque et homogène. Dès 1925, la révolte menée par le cheikh Saïd est écrasée et son chef pendu à Diyarbakır. Suivent d'autres soulèvements, d'autres répressions, jusqu'à Dersim en 1937 et 1938 : une région kurde et alévie des montagnes de l'Est bombardée par l'aviation, ses villages incendiés, ses habitants massacrés ou déportés vers l'ouest du pays. Pendant des décennies, l'État turc refuse jusqu'à l'existence du peuple kurde. Dans les discours officiels, on parle de « Turcs des montagnes », qui auraient simplement oublié leur vraie identité. La langue kurde est interdite dans l'espace public, dans les écoles, dans les publications, et le reste officiellement jusqu'au début des années 1990. Après le coup d'État militaire de 1980, la prison de Diyarbakır devient l'un des pires lieux de torture de la fin du XXe siècle. Dans les années 1990, pendant la guerre contre le PKK, l'armée vide et brûle des milliers de villages kurdes, et des centaines de militants, de journalistes et de simples paysans disparaissent après avoir été arrêtés. Leurs mères les réclament encore aujourd'hui, chaque samedi, sur une place d'Istanbul.
En Iran, les Kurdes ont connu un bref moment de liberté en 1946, avec la République de Mahabad, proclamée dans le nord-ouest du pays. Elle a duré moins d'un an. Son président, Qazi Muhammad, a été pendu en 1947 sur la place même où il l'avait proclamée. En 1979, à peine arrivé au pouvoir, l'ayatollah Khomeini a déclaré la guerre sainte contre les Kurdes qui réclamaient leur autonomie. Dix ans plus tard, le principal dirigeant kurde iranien, Abdul Rahman Ghassemlou, était assassiné à Vienne, à la table même où il négociait avec des émissaires de Téhéran. Aujourd'hui encore, les Kurdes sont parmi les premiers à monter sur les échafauds iraniens.
En Irak, la répression a culminé à la fin des années 1980 avec la campagne Anfal, lancée par Saddam Hussein : des villages rasés par centaines, des hommes emmenés et exécutés dans le désert, des familles entières disparues. Le 16 mars 1988, l'aviation irakienne largue des gaz chimiques sur la ville de Halabja. En quelques heures, des milliers de civils meurent dans les rues et dans les caves où ils s'étaient réfugiés, des mères serrant encore leurs enfants dans leurs bras.

En Syrie, la méthode a été plus silencieuse, mais pas moins efficace. En 1962, un recensement organisé en une seule journée dans la région de Hassaké retire la nationalité syrienne à des dizaines de milliers de Kurdes. Des gens nés sur cette terre, dont les parents et les grands-parents y étaient nés aussi, deviennent officiellement des étrangers. Leurs enfants naissent apatrides, sans droit de posséder une terre, d'étudier normalement ou de se marier légalement. Dans les années 1970, le régime baasiste lance la « Ceinture arabe » : des villages kurdes sont vidés le long de la frontière turque et leurs terres données à des familles arabes installées là par l'État, pour couper les Kurdes de Syrie de ceux de Turquie. Parler kurde à l'école, l'écrire sur une enseigne, donner un prénom kurde à un enfant, tout cela pouvait valoir des ennuis sérieux. En 2004, à Qamişlo, une bagarre dans un stade de football tourne à l'émeute ; les forces de sécurité tirent sur la foule, et la répression qui suit fait des dizaines de morts et des milliers d'arrestations.
Tout ce qui se passe aujourd'hui vient de là.
Cette mémoire n'appartient d'ailleurs pas qu'aux Kurdes. Les Arméniens et les Assyriens de la région descendent des survivants des massacres de 1915, auxquels des tribus kurdes ont participé au service de l'Empire ottoman. On ne peut pas réclamer justice pour soi en fermant les yeux sur ses propres fautes. C'est aussi pour cette raison que le projet né au Rojava ne pouvait pas être réservé aux seuls Kurdes.
Ce qui a été construit
En 2012, en pleine guerre civile, le régime de Bachar el-Assad s'est retiré du nord-est de la Syrie. Les Kurdes auraient pu proclamer leur propre État, avec son drapeau, son armée et ses frontières. Ils ont fait un autre choix. En s'inspirant des idées d'Abdullah Öcalan, fondateur du mouvement kurde et prisonnier de la Turquie depuis 1999, ils ont tenté ce qu'il appelle le confédéralisme démocratique. L'idée est simple à formuler et difficile à mettre en pratique : plutôt que de remplacer un État oppresseur par un autre, permettre aux gens de s'organiser eux-mêmes, par le bas, dans des communes et des assemblées de quartier où chaque peuple, chaque religion et chaque langue a sa place. Kurdes, Arabes, Assyriens, Arméniens, Turkmènes et Yézidis ont commencé à décider ensemble. Pour la première fois depuis un siècle, des enfants ont pu apprendre à l'école dans leur propre langue, le kurde comme le syriaque. Des coopératives agricoles et des ateliers gérés collectivement ont vu le jour, et la protection de la terre a commencé à compter autant que son exploitation.
Au centre du projet, il y avait une conviction : aucune société ne peut être libre tant que les femmes ne le sont pas. Chaque poste de responsabilité était partagé entre une femme et un homme. Des académies de jineolojî, qu'on pourrait traduire par « science des femmes », ont ouvert pour relire l'histoire, la famille, l'économie ou la religion à partir du vécu des femmes, et non plus seulement de celui des hommes qui les avaient racontées. Des femmes ont formé leurs propres unités armées, les YPJ, et ce sont elles qui ont tenu Kobanê face à l'État islamique. Quand Daech a massacré les Yézidis dans les montagnes de Sinjar, en Irak, en 2014, ce sont ces combattantes et ces combattants qui ont ouvert un passage pour faire sortir les familles assiégées.
Tout n'était pas parfait, loin de là. Il y a eu des abus contre des villages arabes, des opposants kurdes arrêtés, des camps où des enfants de familles jihadistes ont grandi derrière des barbelés sans avoir rien choisi. Une révolution qui ne regarde pas ses propres torts finit par leur ressembler. Mais dans une région ravagée par la guerre et le patriarcat, il a existé pendant plus de dix ans un endroit où une femme arabe pouvait diriger une ville aux côtés d'un homme kurde. C'est précisément pour ça qu'il dérangeait autant.

L'idée a même voyagé plus loin que ceux qui l'ont portée. Les trois mots « Jin, jiyan, azadî », « femme, vie, liberté », sont nés dans ce mouvement. Des prisonnières kurdes les écrivaient déjà sur les murs de leurs cellules en Iran bien avant qu'ils deviennent célèbres. En 2022, quand une jeune Kurde, Jina Mahsa Amini, est morte entre les mains de la police des mœurs iranienne, ils ont été criés à ses funérailles, puis dans tout l'Iran, puis un peu partout dans le monde, souvent par des gens qui ignoraient d'où ils venaient.
Après Assad
Quand le régime d'Assad est tombé fin 2024, beaucoup ont voulu croire à un nouveau départ. Le pouvoir est pourtant passé aux mains de HTS, un groupe issu de la branche syrienne d'Al-Qaïda, dont le chef a échangé son treillis contre un costume et que les capitales occidentales ont accueilli comme un homme d'État respectable.
Il n'a pas fallu longtemps pour comprendre. La constitution provisoire fait de la Syrie une « République arabe », exige que le président soit musulman et ne laisse aucune place aux autres peuples du pays. Au printemps 2025, des massacres ont frappé les Alaouites sur la côte. Puis ce fut le tour des Druzes, dans le sud. Début 2026, une offensive militaire a repris aux Kurdes la plus grande partie du territoire qu'ils administraient, avec son lot d'exécutions et de tombes de combattants profanées. Au passage, des centaines de prisonniers de l'État islamique, gardés depuis des années, se sont retrouvés dans la nature.
Un accord a été signé ensuite. Il promettait de protéger l'identité kurde. Fin août, les forces kurdes ont été dissoutes dans l'armée syrienne.
L'intégration, vue de près
L'intégration, dit-on, prend du temps. Pour l'instant, voici à quoi elle ressemble.
À la rentrée, après plus de dix ans d'enseignement en kurde, la langue a été réduite à quelques heures par semaine, comme une option. Sur le papier, elle est reconnue. Dans la réalité, un enfant qui a appris les maths et l'histoire en kurde doit tout reprendre en arabe. On peut encore étudier cette langue, mais plus apprendre avec. Les élèves ont refusé d'entrer en classe. Il est désormais question de changer le nom de Kobanê. Effacer le nom d'une ville, c'est effacer un peu de ce qui s'y est passé.
À Serêkaniyê, une ville occupée par l'armée turque depuis 2019, les déplacés commencent à rentrer. Ce sont surtout des familles arabes. Les familles kurdes retrouvent leurs maisons occupées, doivent parfois payer pour récupérer ce qui leur appartient, et les villages autour des bases turques leur restent fermés. C'est exactement ce que faisait la Ceinture arabe il y a cinquante ans, avec d'autres uniformes.
Et puis il y a la vie de tous les jours. Le pétrole extrait dans la région part être raffiné à l'autre bout du pays, et revient de plus en plus cher. À Qamişlo, pendant les manifestations contre la vie chère, un homme a résumé la situation : « Un jour on perd un martyr, un jour quelqu'un est enlevé, un jour quelqu'un est assassiné. On ne sait plus quelle cause défendre, le carburant, notre langue ou nos droits. » Ces causes n'en font qu'une. On parle beaucoup de reconstruire la Syrie, mais il faut se demander au profit de qui. Pendant que les chauffeurs, les paysans et les familles ouvrières comptent chaque litre d'essence, les terres, le pétrole et les grands chantiers attirent déjà les investisseurs et une nouvelle élite proche du pouvoir. Les pauvres paient la reconstruction, d'autres en récoltent les fruits, et la facture est la même qu'on soit kurde ou arabe. S'emparer des ressources d'un peuple, étouffer sa langue et faire payer les plus pauvres, cela porte un nom depuis longtemps : le colonialisme, qui a toujours fait très bon ménage avec le capitalisme.

« Au Rojava, on brise les stèles des morts. En Turquie, on les déterre. »
La même histoire, partout
Ce qui arrive au Rojava n'a rien d'une exception. C'est la même histoire, racontée dans quatre langues d'État différentes.
En Turquie, un processus de paix est en cours, et c'est une bonne nouvelle : chaque arme qui se tait, c'est une mère qui n'attendra pas un enfant qui ne rentrera jamais. Mais la loi votée cet été ne contient même pas le mot « kurde ». Elle parle de terrorisme et de désarmement, jamais de la langue ni des villages brûlés. Et Abdullah Öcalan, sans qui rien de tout cela n'aurait été possible, est toujours en prison. Certains, y compris dans les rangs kurdes, jugent que le mouvement a beaucoup donné sans rien obtenir d'écrit. Le pari d'Öcalan est immense, et il ne pourra être gagné que si la paix finit par nommer ceux qu'elle concerne. Dans le même temps, des familles viennent d'apprendre que les restes de leurs filles, exhumés en secret d'un cimetière du Kurdistan il y a des années, avaient été entassés dans des bacs en plastique au bord d'une route à Istanbul. Au Rojava, on brise les stèles des morts. En Turquie, on les déterre. Même les tombes ne sont pas à l'abri.
En Iran, pour l'anniversaire de la mort de Jina, les commerçants du Kurdistan ont baissé leurs rideaux. Le régime les a convoqués, frappés, obligés à signer qu'ils ne recommenceraient plus. Des porteurs qui traversent la montagne avec des marchandises sur le dos, faute d'autre travail, continuent de se faire tuer par les gardes-frontières.
Derrière tout cela, une même idée revient, à Ankara, à Téhéran comme à Damas : une nation pure, un seul peuple, une seule langue, une seule foi, un seul drapeau. En Turquie, les ultranationalistes des Loups gris la portent dans la rue depuis des décennies, et le pouvoir en a fait un slogan. Ailleurs, elle prend le visage de la religion ou de l'arabité. Les noms changent selon les pays, mais c'est toujours le même fascisme, celui qui a besoin de minorités à écraser pour se sentir exister.
Et il y a ceux qui partent. Cet été, un bateau de jeunes Kurdes d'Irak a disparu en Méditerranée. Sur l'une des photos prises depuis un avion de secours, on pouvait lire un tatouage sur la poitrine d'un des corps : « Chère mère ». Quand on n'a pas d'État, même la mer finit par vous prendre.
Personne ne viendra sauver les Kurdes
Les grandes puissances ont toutes joué avec eux. La Turquie parle de paix chez elle tout en soutenant ceux qui les attaquent en Syrie, et vient de signer avec l'Arabie saoudite et le Pakistan une alliance militaire que certains surnomment déjà l'OTAN sunnite. Les États-Unis les ont armés tant qu'ils servaient contre Daech, puis ont expliqué que leur rôle était terminé. Ce partenariat, les Kurdes ne l'avaient pas choisi par amour de Washington, mais parce que personne d'autre ne leur tendait la main face à Daech. Il avait pourtant un prix, et ce prix se paie aujourd'hui. Quant à l'Europe, elle a déroulé le tapis rouge au nouveau pouvoir de Damas.
Pas de libération sans la Palestine
Reste Israël. Une toute petite frange de Kurdes, épuisée d'être trahie par tout le monde, s'imagine parfois qu'il pourrait être un allié, simplement parce qu'il a les mêmes ennemis : Téhéran, Ankara ou les jihadistes. C'est une impasse, et c'est surtout oublier d'où vient le mouvement kurde. Au début des années 1980, ses premiers militants se sont formés au Liban, dans la vallée de la Bekaa, aux côtés des organisations palestiniennes. En 1982, quand l'armée israélienne a envahi le Liban, certains d'entre eux sont morts en la combattant, côte à côte avec les fedayins. La solidarité entre Kurdes et Palestiniens ne date pas d'hier. Elle a été scellée dans le sang.

Israël est né en 1948 de l'expulsion de plus de la moitié du peuple palestinien de sa terre, ce que les Palestiniens appellent la Nakba, la catastrophe. Des centaines de villages ont été vidés puis rasés, leurs habitants chassés vers des camps de réfugiés où leurs petits-enfants vivent encore. Depuis, l'occupation n'a jamais cessé : des colonies qui grignotent la Cisjordanie colline après colline, des familles expulsées de leurs maisons à Jérusalem, des check-points, un mur, deux systèmes de lois selon qu'on est juif ou palestinien. Et depuis octobre 2023, Gaza, une guerre que des experts de l'ONU et de grandes ONG de défense des droits humains qualifient de génocide, avec des quartiers entiers réduits en poussière, des enfants tués par milliers et une population affamée sous les yeux du monde. Ce même État occupe aujourd'hui le sud du Liban, bombarde la Syrie quand il le juge utile, et se présente comme le protecteur des Druzes parce qu'une zone tampon lui sert à sa frontière.
Cette histoire devrait parler aux Kurdes plus qu'à quiconque. Des villages vidés et donnés à d'autres, une terre grignotée au nom de la sécurité, une population qu'on essaie de remplacer, une langue et une mémoire qu'on veut rayer des cartes, des résistants traités de terroristes : la Ceinture arabe et les colonies de Cisjordanie relèvent de la même logique. Un État colonial ne libère pas les colonisés. Il utilise les minorités tant qu'elles lui rendent service, et les abandonne le jour où elles ne lui servent plus.
La Palestine doit être libre, du fleuve à la mer. La solution à deux États, qu'on présente depuis trente ans comme la voie raisonnable, n'a jamais été qu'un mirage : elle revient à offrir aux Palestiniens des morceaux de territoire éclatés, encerclés par les colonies et contrôlés par l'armée israélienne, tout en validant ce qui a été pris par la force depuis 1948. Il n'y a qu'une seule terre, et elle doit redevenir une seule Palestine. Cela ne veut pas dire remplacer une domination par une autre, ni s'en prendre aux Juifs en tant que tels : l'antisémitisme n'a rien à faire dans ce combat, il en est même l'ennemi. Cela veut dire la fin de l'occupation, de la colonisation et de l'apartheid, le retour des réfugiés, et un seul pays où toutes celles et ceux qui y vivent ont les mêmes droits, quelle que soit leur religion ou leur origine. C'est exactement ce que le mouvement kurde réclame pour lui-même : pas un État ethnique de plus, mais la fin des États qui trient les êtres humains.
Le Kurdistan et la Palestine ne sont pas deux causes concurrentes. Ce sont deux chapitres de la même histoire, celle des peuples qu'on a découpés, déplacés et sacrifiés sur l'autel des grandes puissances. Aucune liberté kurde ne pourra jamais se construire sur le dos des Palestiniens.
Et maintenant
Il n'y a pas de raison d'être optimiste. Mais il n'y en a pas non plus de considérer que tout est perdu.
Ce qui a été bâti au Rojava n'a jamais été seulement une armée ou un territoire. C'est une société qui a appris à s'organiser, et ça ne se dissout pas par décret. On le voit dans les enfants qui refusent d'entrer en classe, dans les milliers de femmes qui ont marché à Qamişlo pour défendre les YPJ, dans les routes bloquées contre la vie chère, dans les familles qui ressortent des tiroirs les titres de propriété qu'on leur a volés il y a cinquante ans.
Sur ces terres, justement, il faudra être à la hauteur de ce qui a été défendu. Les familles arabes installées là par l'ancien régime ont elles aussi été des pions. La justice, c'est rendre les terres volées par le droit, pas chasser d'autres familles à leur tour. Sinon, on donnerait raison à tous ceux qui ont toujours dit que ce projet n'était qu'un beau rêve.
Ce que réclament les Kurdes n'a rien d'extraordinaire : apprendre dans leur langue, vivre sur leurs terres, s'organiser eux-mêmes au sein d'une Syrie qui accepte enfin d'être plurielle, et voir juger ceux qui torturent aujourd'hui comme ceux qui torturaient hier. Ce n'est pas qu'une affaire kurde. Les Alaouites, les Druzes, les Assyriens, les Yézidis, les travailleurs qui n'arrivent plus à nourrir leur famille, les femmes et les personnes queer de toute la région font face à la même logique, celle d'un pouvoir qui ne supporte qu'une seule façon d'exister. La seule chance, c'est de tenir ensemble.

Kobanê a déjà été donnée pour morte une fois. On sait comment ça s'est terminé.