Médine

Enfances broyées

Les enfants du destin, une liste qui s'allonge.

Photographie : @mhillairaud

À la fin de chaque Enfant du destin, il y a une liste. Quand l’histoire est terminée et que la musique retombe, Médine égrène des noms : des tribus amérindiennes, des ethnies d’Afrique de l’Ouest, des villages kanaks, des minorités d’Asie. Il n’y a ni punchline ni morale, juste des noms. Quand on vient d’un peuple qui a l’habitude de figurer dans ce genre de registres, on ne les écoute pas comme la simple fin d’un morceau. Et en réécoutant la saga dans l’ordre, j’ai compris qu’elle racontait aussi autre chose que neuf destins tragiques : l’histoire d’un ennemi qui, épisode après épisode, perd son visage.

Médine fait partie de mes rappeurs préférés, et c’est l’un des rares de sa génération à avoir duré sans jamais se renier. Ce qui m’a toujours fait le respecter au-dessus des autres, c’est sa façon de raconter. Ce n’est pas un hasard s’il a été l’une des cibles préférées de la droite et de l’extrême droite françaises. En 2018, après des mois de polémique et des appels à manifester devant la salle, il a fini par renoncer à ses concerts au Bataclan, reportés au Zénith. Un rappeur qui raconte la colonisation du point de vue des colonisés, c’est exactement ce qu’elles ne supportent pas.

Cette année, il part en tournée avec la saga en version acoustique, dans une mise en scène presque théâtrale. Sans les prods, il ne reste que la voix et le récit, et c’est peut-être la meilleure façon de rappeler ce que ces morceaux ont toujours été : des histoires qu’on raconte à voix haute pour que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas.

Le principe est simple, et terrible. Chaque morceau suit un enfant pris dans une violence historique bien réelle : la colonisation, l’esclavage, la guerre, le génocide, l’exil. Médine raconte de son point de vue, au milieu de forces qui le dépassent, et presque toujours, ça finit mal. En vingt ans, la saga n’est jamais devenue répétitive, parce que les terrains changent sans arrêt et que Médine allie une précision historique rare à une écriture qui ne sonne jamais fausse. Surtout, énormément de gens opprimés, racisés ou exilés peuvent se reconnaître dans au moins un de ces enfants.

C’est mon cas. Je suis un enfant kurde dont les parents ont immigré en Europe, et je viens d’un peuple découpé entre quatre États, qui a connu les villages vidés, les massacres niés et les langues interdites. Cette histoire-là, je l’ai héritée par ma famille et par des proches qui l’ont vécue sur place. Mais elle ne s’est pas arrêtée à la frontière. Être kurde, c’est aussi grandir en sachant qu’on est détesté pour ce qu’on est, par les nationalismes turc, arabe et persan, qui nous ont toujours vus comme une menace à faire taire. Cette haine, on la croise jusqu’ici. Et en Europe, s’y ajoutent les contrôles, les portes qui se ferment, le sentiment d’être toléré plutôt qu’accueilli. Alors quand Médine raconte l’histoire d’un autre peuple, je n’écoute pas de loin.

Des enfants kurdes de Kobanê jouant sur un char détruit
Des enfants kurdes de Kobanê jouant sur un char de l'État islamique détruit. Photographie : Joey Lawrence

Ceux qui rendent les coups

Dans les premiers épisodes, il y a toujours quelqu’un à frapper. L’ennemi a un visage, un uniforme, une adresse.

Tout commence en 2004 avec Sou-Han, une petite Vietnamienne dont le père meurt au front, et qui finit par se faire exploser dans un bar fréquenté par les soldats américains. Dès ce premier épisode, tout est posé : un impérialisme qui bombarde les villages et y vend ses sodas dans le même geste, un Occident qui fait de ses soldats des héros de cinéma pendant que les Vietnamiens deviennent les assassins. Médine ne cautionne pas le geste de Sou-Han, mais il refuse de faire semblant de ne pas comprendre d’où vient ce désespoir. C’est la règle de toute la saga : on ne juge pas les enfants, on regarde ce qui les a fabriqués.

La même année, il raconte David, un adolescent juif dont les parents, médecins devenus militaires, ont pris du galon en écrasant la résistance palestinienne. David refuse ce qu’ils font. Il veut rentrer chez lui pour les dissuader de participer à un raid, et il meurt dans un bus, dans un attentat-suicide. Ce qui m’intéresse, c’est sa place dans le récit. David est l’exception, celui qui doute. Autour de lui, c’est une société entière qui marche au pas : l’école, la médecine, l’armée, le renseignement. Ses parents ne sont pas des monstres isolés, ce sont des gens ordinaires récompensés pour ce qu’ils font. Et c’est ça, une société coloniale.

« L’occupation n’est pas seulement le fait d’un gouvernement, elle repose sur une société qui la soutient ou détourne les yeux. »

Vingt ans plus tard, la réalité a dépassé le morceau. Une large partie de la société israélienne soutient la guerre menée contre Gaza, et ceux qui refusent, comme David, restent une toute petite minorité. Je ne crois pas aux solutions qui se contentent de partager la terre entre l’occupant et l’occupé. La seule issue juste, c’est la fin du projet sioniste et une Palestine libre, du fleuve à la mer, où chacun vit avec les mêmes droits.

Que la honte s'abatte sur la tribune présidentielle Que les sifflets retentissent à l'hymne d'Israël Que le banc de touche accueille les fesses de Ban Ki-Moon Que les cartons rouges rappellent le sang des champs d'kibboutz Stop au sionisme, stop à l'oligarchie Dans nos kops, on milite en disant stop à l'hooliganisme Stop les colonies, stop le blocus de l'économie Stop à l'hypocrisie, stop aux tirs de missiles de la Bordure Protectrice

Médine · « Gaza Soccer Beach »

Neuf ans plus tard, l’homme du bus a un nom. Daoud vit à Hébron, sous couvre-feu, et son grand frère a été abattu à un checkpoint. C’est le morceau le plus calme de la saga, entièrement à la première personne, une voix froide qui nous parle à l’oreille. Daoud sait d’avance que les médias parleront de fanatisme et jamais du blocus ni des bombes. Médine lui donne ce que personne ne lui laisse dans la réalité : le droit d’expliquer. Au moment d’appuyer, il croise le regard d’un garçon perdu. C’est David. Les deux enfants portent le même prénom, l’un en hébreu, l’autre en arabe, et ils meurent ensemble. Médine ne met pas les deux camps sur le même plan, mais il montre comment un système colonial finit par broyer jusqu’aux enfants de ses propres soldats.

Petit Cheval, Kunta Kinté et Ataï racontent trois autres colonisations, et trois résistances écrasées. Petit Cheval, jeune Amérindien pacifique, venge seul son village massacré, et la dernière phrase du morceau dit tout : le peuple est vengé, mais le pays est colonisé. On retrouve cette construction dans presque toute la saga, d’abord le sort de l’enfant, puis celui de son peuple, comme pour rappeler que chaque mort n’était qu’un cas parmi des milliers. Kunta Kinté, tiré du roman Racines, est vendu à des planteurs de coton. Médine n’épargne pas les chasseurs africains qui l’ont capturé, et rappelle qu’une fois leur travail fini, ils deviendront eux aussi de la marchandise. Le capitalisme naissant n’a pas d’alliés, seulement des outils, et le coton des esclaves a fait tourner les usines de l’Europe.

La vie quotidienne dans un village Kanak vers 1875. Photographie : Allan Hughan

Ataï, lui, a vraiment existé. Chef kanak, il mène l’insurrection de 1878 en Nouvelle-Calédonie, et meurt décapité par un Kanak rallié aux colons. Son crâne a été exposé dans les musées parisiens comme un trophée, et n’a été rendu à son peuple qu’en 2014. Ce traître kanak, comme les chasseurs de Kunta, me parle énormément. L’État turc a armé pendant des décennies des « gardiens de village » kurdes contre leur propre peuple. Le colonisateur trouve toujours quelqu’un à acheter.

Ataï fut décapité, son peuple colonisé Son crâne fut exposé dans les musées, comme un trophée

Médine · « Enfant du destin - Ataï »

Le corps des filles

Avec Sou-Han, Nour et Sara, les trois seules filles de la saga, l’ennemi commence à se brouiller.

Nour est une orpheline rohingya qui travaille sans papiers dans une plantation de caoutchouc. Son patron exploite son travail et convoite son corps. Elle se défend et le tue, mais ce sont ensuite des moines bouddhistes, couverts par la police, qui la brûlent vive. Plus personne en particulier : une foule, une religion d’État, une minorité désignée comme un danger. Le fascisme n’a ni couleur ni religion attitrée, et en Birmanie, il porte une robe safran.

Chez Nour, tout s’additionne : elle est fille, enfant, apatride, musulmane, ouvrière sans droits. En l’écoutant, je pense à Abdullah Öcalan. Cofondateur du PKK, emprisonné depuis 1999 sur l’île d’İmralı, en Turquie, il a repensé la lutte kurde depuis sa cellule. Il est passé de l’idée d’un État kurde à celle d’une société sans État, organisée par la base, où les femmes sont au cœur de la libération. De ses écrits est née la jineolojî, « la science des femmes » en kurde, développée ensuite par le mouvement des femmes kurdes. Son point de départ : la femme a été la première colonie. Avant les terres et les peuples, c’est son corps qu’on a soumis, et c’est encore là que toutes les dominations se rejoignent.

Sara est une Ouïghoure de douze ans qui lance l’alerte sur TikTok, et finit dans les camps. Elle frappe un gardien, mais ce qui l’a vraiment piégée, ce sont des caméras, un algorithme, une seringue, toute une surveillance qu’on ne peut pas poignarder. Médine montre que ce génocide a aussi ses intérêts économiques : du pétrole, du travail forcé pour des multinationales, jusqu’aux cheveux des détenues revendus à l’export. Et surtout, la stérilisation forcée.

Rahile Omer, 15 ans en 2018, internée pour « rééducation ». Source : Xinjiang Police Files
« Un peuple dont on contrôle le ventre des femmes est un peuple qu’on efface en silence. »

La frontière n’a pas de visage

Yasser, c’est probablement le pire morceau de la saga, et je le dis comme un compliment : c’est celui qui m’a le plus fait pleurer. Un Soudanais de dix-sept ans traverse le Maroc, l’Espagne et la France pour rejoindre Londres, où il rêve de faire la plonge. Il se noie dans la Manche, pendant que les garde-côtes français et anglais se renvoient la responsabilité au téléphone.

Mais mes jeunes poumons d'ado se remplissent d'eau salée Je sens mon pouls se ralentir, alors, j'me laisse aller Mon corps dans les profondeurs, emporté par son poids mort Dans les eaux poissonneuses où l'on n'entend plus battre les cœurs

Médine · « Enfant du destin - Yasser »

Cette fois, il n’y a plus personne en face. Ce qui tue Yasser, c’est une mer, un porte-conteneurs, une frontière. Il ne peut même pas se venger, parce qu’il n’y a plus rien à viser. C’est peut-être la chose la plus juste que Médine ait dite sans jamais l’énoncer : la violence de notre époque est devenue technique, administrative, logistique. On ne meurt plus seulement sous les balles, on meurt sous des règlements, des drones, des accords migratoires. Et on ne peut pas se révolter contre une frontière comme on se révoltait contre un colon.

Cette frontière ne tombe pas du ciel. Elle est votée, renforcée, justifiée à chaque élection par des partis qui ont fait des migrants leur fonds de commerce, et l’extrême droite n’a même plus besoin d’être au pouvoir pour voir ses idées appliquées. Autour, tout un marché prospère : passeurs, trains de marchandises, tarifs de la traversée. L’exil est une industrie, et les migrants en sont la marchandise. Le morceau fait écho au naufrage du 24 novembre 2021, qui a fait vingt-sept morts au large de Calais, et on sait que ce n’était ni le premier ni le dernier.

Enterrement de Shakar Ali Pirot, l'un des 27 morts du naufrage de la Manche. Photographie : Hawre Khalid
« Yasser fut repêché dans le Port de Calais et une trentaine de corps exhumés d'un cimetière bleuté. »

Médine n’épargne personne pour autant. Ses bourreaux ne sont pas tous occidentaux : moines birmans, État chinois, un Marocain qui traite Yasser d’esclave, pays arabes qui ferment les yeux sur les Ouïghours pour protéger leurs contrats. Son anti-impérialisme ne choisit pas son camp parmi les puissances. Il ne fait pas de la Chine une alliée parce qu’elle s’oppose aux États-Unis, ni d’un pays musulman un frère parce qu’il partage sa religion. Les Kurdes, trahis à tour de rôle par l’Occident, la Russie et les régimes de la région, savent à quel point c’est essentiel : l’ennemi de notre ennemi n’est pas notre ami.

Et puis il y a les listes. Celle de Sou-Han, en 2004, alignait surtout des pays. Ensuite, Médine nomme de plus en plus des peuples, des tribus, des villages, des minorités : des gens plutôt que des drapeaux. Presque tous ses enfants meurent face à un État, un État colonial en construction, un État qui défend ses frontières, un État qui épure son territoire. C’est exactement ce qu’Öcalan reproche à l’État-nation : un modèle qui a besoin d’une seule langue, d’une seule identité, et qui ne peut exister qu’en soumettant ses minorités. Sans le dire, la saga de Médine est une contre-histoire de l’État-nation, écrite du point de vue de ceux qu’il a broyés.

Enfant du destin enfant de la guerre

Reste qu’une liste qui s’allonge est toujours un aveu d’échec. Tant qu’il y aura des frontières pour noyer, des terres à prendre, des minorités à désigner et des corps de femmes à contrôler, de nouveaux noms viendront s’y ajouter. Ce n’est pas à Médine d’arrêter d’écrire. C’est à nous de faire en sorte qu’il n’ait plus rien à raconter.

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