Slime

Slime is the new latin

Une langue qui se passe de main en main.

Photographie : Neriyah Mastriani-Levi

Young Thug a longtemps été le seul à parler vraiment sa propre langue. Le nom de la série le dit déjà : Slime Language. Les mots tordus jusqu'à ne plus rien vouloir dire, les notes chantées à côté mais pile où il fallait, le sens qui passait par l'intonation plus que par les paroles. Beaucoup ont essayé de la parler après lui, mais on entendait toujours que c'était appris. Lui la parlait sans accent.

Puis tout s'est arrêté. La prison, le procès, des mois à entendre ses propres textes lus devant un jury comme des preuves. Au bout, une interdiction de remettre les pieds dans sa ville pendant dix ans. Gunna est parti fâché, Keed n'est plus là. On pouvait croire que cette langue allait s'éteindre avec tout le reste.

Slime Language 3 raconte l'inverse. Elle a continué à vivre, simplement plus seulement chez lui.

Chacun son accent

Tezzus, diamond*, Pz', Sk8star, 1300Saint, Biggs money, YUME, iyrus : c'est eux le vrai sujet du disque. Aucun ne fait du Thug, et c'est ce qui m'a accroché. Ils ont grandi avec sa façon de rapper, ils l'ont apprise trop jeunes pour faire la différence entre son influence et leur propre instinct, et aujourd'hui chacun la parle à sa manière. Chez Tezzus, elle devient rugueuse, énervée. Chez diamond*, elle part vers la mélodie, quelque chose de presque enfantin. Pz' la chante, Biggs money la ramène vers une trap plus directe, plus terre à terre. On reconnaît d'où ça vient, mais chacun a déjà son accent.

C'est pour ça que les morceaux que je préfère sont ceux où ils sont plusieurs. "NaNaNa", "Cha Ney Ney", "Losing Sleep" : on sent des gens qui se comprennent sans avoir besoin de s'expliquer, qui se renvoient la balle, qui s'amusent surtout. Il y a une vraie joie de bande là-dedans.

« Ils l'ont apprise trop jeunes pour faire la différence entre son influence et leur propre instinct. »

Thug, lui, se fait discret. Pour quelqu'un dont chaque ligne a été épluchée par un procureur, ça ne m'a pas étonné. Mais je n'y entends pas tant de la prudence. Plutôt quelqu'un qui a accepté que sa langue ne lui appartienne plus complètement, et que ça ne le dérange pas tant que ça. Quand il arrive sur un morceau, il ne cherche pas à reprendre la main. Il passe, il pose son truc, il laisse la place. Il y a quelque chose d'assez touchant à l'entendre aussi peu pressé de prouver quoi que ce soit.

Les moments qui marchent le moins, paradoxalement, ce sont ceux qui devaient faire vendre. Future, Travis Scott, Lil Baby passent faire leur couplet proprement, sans vraiment rentrer dans le délire. Ils rappent comme ils rapperaient n'importe où ailleurs, au milieu de gamins qui parlent une langue qu'eux ne parlent pas. "Eaters" est le meilleur exemple : sur le papier c'est le gros morceau de l'album, à l'écoute c'est celui où il se passe le moins de choses. Le disque est bien meilleur quand il reste entre les nouveaux.

Et puis il y a Keed. C'est le premier projet YSL depuis sa mort, et l'entendre au milieu de gamins qui n'étaient pas encore là quand il est parti, ça fait quelque chose. Il vient d'avant. Gunna, lui, n'est pas là, et ça se sent aussi, autrement. Deux absences différentes, une qu'on n'a pas choisie, l'autre si.

41titres, plus de deux heures

Alors oui, c'est trop long. Quarante et un titres, plus de deux heures, sorti un vendredi soir sans prévenir, il y a clairement de quoi couper. Mais je crois que ça fait partie du truc. Ce n'est pas un album qu'on écoute d'une traite, c'est un disque où on fouille. On y revient, on se fait sa sélection, on découvre un nom qu'on n'avait pas remarqué au troisième passage, on change de favori au bout de quelques semaines. Ma version de l'album ne sera pas la même que celle de quelqu'un d'autre, et c'est très bien comme ça.

Description
Photographie : Neriyah Mastriani-Levi

On s'attendait sans doute à un retour de Thug. Ce n'en est pas vraiment un. C'est plutôt le moment où sa langue arrête d'être la sienne pour devenir celle d'une dizaine de gamins, qui la parlent chacun à leur façon, pendant que celui qui l'a inventée les écoute un peu en retrait. Et honnêtement, je ne suis pas sûr qu'il aurait pu faire mieux.

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