Soy Cuba
I Love Cuba
Le vrai personnage principal, c'est la terre.

On entend souvent dire, d'un ton un peu condescendant, que c'est un « film de propagande ». Mais c'est passer complètement à côté du truc. Soy Cuba ne cherche pas à enfumer son monde avec des discours théoriques, il met juste la réalité des opprimés en pleine figure. C'est l'histoire en quatre temps de la terre qu'on vole, de la dignité qu'on essaie d'écraser, et de la révolte qui finit par exploser parce qu'il n'y a plus d'autre choix.
La voix de l'île
Et il faut faire attention à qui parle. Le titre, c'est « Je suis Cuba », et la voix qui accompagne tout le film, c'est celle de l'île elle-même. Pas un narrateur, pas un héros, pas un leader : c'est le pays qui raconte ce qu'on lui a fait. Ça change tout. Les personnages passent, meurent, disparaissent d'un segment à l'autre, mais la voix reste. Comme si le vrai personnage principal, c'était la terre, et que les humains n'étaient que les différentes façons dont elle a été blessée.
« La beauté de Cuba, c'est justement ce qui la rend exploitable. »
Dès le début, le contraste est violent. On entend cette voix évoquer Christophe Colomb émerveillé par la beauté de l'île, et la seconde d'après, la caméra montre l'envers du décor. Et quelle claque. La caméra ne fait pas juste filmer : elle vole, elle s'infiltre dans les piscines et les cabarets où les touristes américains viennent consommer la pauvreté des Cubains comme si le pays était leur bordel privé. Puis elle descend direct dans la poussière. On voit le vieux paysan qui préfère cramer son propre champ de canne à sucre plutôt que de le laisser au propriétaire, les femmes qu'on exploite, et toute cette mécanique du fric qui transforme des vies humaines en marchandise.
Le regard du touriste
Ce qui est vicieux, dans le bon sens, c'est que le film commence par nous séduire exactement comme l'île séduit les touristes. Le premier segment est magnifique : la musique, les corps, la lumière sur l'eau, on se laisse porter. Et puis on comprend qu'on regardait avec les mêmes yeux que les types qui viennent acheter une nuit avec María. La beauté de Cuba, c'est justement ce qui la rend exploitable. Le film le sait, et il nous le fait sentir en nous mettant d'abord à la place de ceux qui consomment, avant de nous jeter du côté de ceux qui paient.

Le truc fou, c'est que la technique de malade n'est pas là pour faire joli. Elle est à 100 % au service des anonymes, des paysannes flouées, des étudiants que la police abat dans la rue. Quand la caméra monte au-dessus de la foule pendant l'enterrement d'Enrique, ce n'est pas une démonstration de virtuosité, c'est la seule manière de montrer qu'un mort vient de devenir un peuple entier. Le film montre que la résistance n'est pas un slogan sur un poster : c'est de la survie, une réponse vitale face au mépris du capital, du patriarcat et de l'impérialisme. Et il a au moins l'honnêteté de ne pas romancer la chose : une révolution, c'est sale, c'est violent, et les personnages y entrent rarement par idéal. Le paysan de la Sierra Maestra ne prend pas les armes parce qu'il a lu quoi que ce soit, il les prend parce qu'on a bombardé sa maison et tué son fils. C'est ce qui arrive quand un peuple est poussé à bout.
« Aucun film n'est neutre, et aucun spectateur ne l'est non plus. »
Il y a d'ailleurs une ironie assez belle dans l'histoire du film lui-même. À sa sortie, il n'a plu à personne : trop esthétisant, trop cliché pour une partie du public cubain, qui ne s'y reconnaissait pas, pas assez carré pour ceux qui attendaient un film de propagande bien propre. Il a fini par disparaître pendant des décennies. Comme quoi, pour un « film de propagande », il a plutôt raté sa mission. Peut-être justement parce qu'il était trop occupé à être un film.
Alors oui, tout n'est pas parfait. Le film a parfois la main lourde sur les symboles, et certains passages frôlent l'image d'Épinal, comme cette colombe morte qu'on porte en tête du cortège. La bascule vers la lutte armée dans le dernier segment arrive aussi un peu vite, comme si le film était pressé d'arriver à sa conclusion. Mais au fond, ceux qui balaient Soy Cuba d'un revers de main en le traitant de propagande ne se posent pas la même question devant les films qui célèbrent leur propre camp. Aucun film n'est neutre, et aucun spectateur ne l'est non plus. Celui-là a au moins le mérite de ne pas faire semblant.
L'instant d'avant
Revoir ça aujourd'hui fait un effet bizarre, parce qu'on sait ce que l'Histoire a donné par la suite. Le film s'arrête au moment où tout semble encore possible, les rebelles qui avancent, la victoire au bout, et il ne peut évidemment rien savoir de ce qui viendra après. Mais c'est peut-être ce qui le rend si fort : il capture l'instant précis où un peuple croit que ça peut changer, avant que la réalité ne vienne compliquer tout ça. Au-delà de ça, Soy Cuba rappelle un truc fondamental sur ce que veut dire le mot dignité. Face aux empires et à la marchandisation des vies, il montre que tant qu'un peuple refuse de s'écraser, son désir de liberté reste impossible à éteindre.

C'est brut, c'est puissant, et c'est un film qui marque à vie.