D'Angelo
What A D'Angelo
Comment l'image enferme l'artiste.

En octobre 2025, l'un des pionniers de la neo-soul, D'Angelo, est mort à l'âge de 51 ans. Les hommages se sont multipliés dans le monde de la musique, que ce soit Beyoncé, Lauryn Hill, Tyler, The Creator, Jill Scott, Missy Elliott, Nile Rodgers, Justin Timberlake ou encore Maxwell. Nombreux sont les artistes qui ont honoré la mémoire et l'importance de D'Angelo pour la musique noire. Ayant été très attristée par la perte de D'Angelo, j'ai eu envie de lui rendre hommage à travers cet article en explorant sa carrière mais surtout le rapport qu'il a entretenu avec le clip de la chanson Untitled (How Does It Feel) qui sort en 2000 en même temps que le mythique album Voodoo. D'Angelo s'était déjà fait un nom avec son premier album Brown Sugar sorti en 1996, mais c'est réellement le single et le clip de Untitled (How Does It Feel) qui vont faire basculer la carrière de D'Angelo. Untitled (How Does It Feel) est le troisième single qui précède la sortie de Voodoo, il arrive en janvier 2000 à la suite de Devil's Pie et Left And Right. Les trois singles sont accompagnés d'un clip, mais ce clip est particulier. Dans ce clip, D'Angelo est seul devant la caméra, nu. Le journaliste Touré, dans son article D'Angelo Is Holding Your Hand, parle de l'impact du clip : « La vidéo a frappé la culture comme une bombe à neutrons et a titillé tout le monde... Le visuel à lui seul a donné à D'Angelo une notoriété encore plus grande. Mais voici le hic : après « Untitled », les gens ont commencé à voir le chanteur différemment. » Le chanteur va être sexualisé à outrance par son public et devenir un sex symbol contre son gré car « il voulait être considéré comme un musicien ».
Cette période va profondément marquer le chanteur, qui disparaîtra pendant 14 ans avant de revenir avec ce qui sera son dernier album : Black Messiah. Nous allons donc, dans cet article, revenir sur l'impact qu'a eu Untitled sur la carrière de D'Angelo, nous permettant ainsi d'explorer l'importance des clips musicaux au début des années 2000. Ou comment l'image enferme l'artiste ?

Un corps sur fond noir
Pour comprendre le succès de ce clip, il faut analyser le dispositif de ce dernier. Le clip démarre sur un gros plan, l'arrière de la tête du chanteur avant que ce dernier nous fasse face. La caméra dézoome et dévoile le corps très athlétique de D'Angelo s'arrêtant juste avant de dévoiler l'entrejambe laissant deviner le pubis du chanteur.
La seule chose mise en scène c'est la nudité du chanteur, il est seul sur un fond noir, il y a plusieurs gros plans sur son visage, ses lèvres, ses abdos transpirants. L'artiste est hypersexualisé dans ce clip qui sort à l'apogée des chaînes de télévision BET et MTV qui vont beaucoup le diffuser.
Entre polémique, à cause de sa nudité, et fascination pour le corps du chanteur, Untitled (How Does It Feel) va faire de D'Angelo un sex symbol pour toute une nouvelle génération d'auditeurs. Son image va être figée alors qu'il la rejette, ou du moins ne veut pas qu'on le limite à ça.

Dès le départ, D'Angelo n'était pas emballé pour faire ce clip. C'était une idée qui venait de son manager Dominique Trenier qui sentait le potentiel qu'avait Untitled. C'est ce que raconte Touré dans son article The Rise, Retreat, and Resurrection of D'Angelo :
« Il ne voulait pas faire la vidéo. Sa limousine s'est arrêtée devant le lieu du tournage, mais il a refusé d'en sortir. Il était nerveux. Trenier est sorti et s'est assis avec lui jusqu'à ce qu'il se sente enfin prêt. »
« Enlève-le ! »
Le changement de statut du chanteur se fait surtout ressentir pendant la tournée qu'il entreprend pour Voodoo.
Dans le documentaire Devil's Pie, sorti en 2019, Carine Bijlsma, la réalisatrice, accompagne avec sa caméra le retour de D'Angelo sur scène pendant la tournée de l'album Black Messiah. La réalisatrice revient sur la période de Voodoo et de l'impact de Untitled et elle interviewe l'équipe qui l'accompagnait à cette époque.
Roxane George Richardson, la coiffeuse de D'Angelo, explique que pendant la tournée « Toutes les femmes étaient devenues folles à l'idée de le toucher, de le caresser et de lui retirer ses vêtements. Elles tiraient si fort sur son t-shirt qu'elles l'étranglaient, alors nous avons décidé de faire des fentes dans le dos de son t-shirt. Ainsi, lorsqu'elles le tirent, [les fentes] se détachent facilement et ne l'étranglent pas à mort. »
Questlove, le batteur de The Roots qui était batteur pendant les tournées de Voodoo et de Black Messiah, et qui était très proche de D'Angelo, explique : « Nous étions en train de jouer ce spectacle très particulier, très dense, qui dure environ deux heures, et au bout de dix-huit minutes 4 filles se mettaient à crier, enlève-le [le t-shirt] ! Puis 30 filles, enlève-le ! Puis 160, enlève-le ! » Questlove en parlait déjà en 2000, dans l'article D'Angelo Is Holding Your Hand accordé au journaliste Touré : « Il le fait parce que les femmes le veulent, mais il n'en a vraiment pas envie. Nous faisons tous ces préparatifs pour offrir un spectacle équilibré, et lui, il sort et se fait traiter comme les femmes sont traitées tous les jours — comme un morceau de viande. »

Ce qui devait être un moment de musique très fort pour D'Angelo et son groupe était parasité par l'objectification qu'il subissait. Son corps était devenu le seul intérêt pour la foule, lui demandant de se déshabiller : « elles criaient tellement fort pour ses abdos qu'on n'entendait plus la musique. »
Les Yodas et l'Electric Lady
Voodoo est le fruit d'un travail de cinq ans où D'Angelo et Questlove ont beaucoup étudié les performances live de ses inspirations, de ce qu'ils appellent leurs Yodas comme ils l'expliquaient au journaliste Touré en 2000 : « Une figure à la Yoda est l'un des maîtres qu'ils vénèrent : James, Prince, Stevie Wonder, George Clinton, Marvin Gaye, Fela Kuti, Al Green, Joni Mitchell, Sly, Jimi Hendrix. » Voodoo s'est construit pour être défendu en concert, pendant ces cinq années les deux artistes n'ont pas arrêté de regarder des archives de concerts de légendes de la musique : « Dans leur quête de connaissances sur les Yodas, les deux ont acquis des centaines d'archives. » La volonté de D'Angelo d'étudier la musique de ses prédécesseurs et de la retranscrire dans la sienne se voit réduite à son corps. Toute l'intentionnalité avec laquelle ils produisaient sa musique était aspirée par la foule qui voulait le voir se déshabiller. Lors de la tournée de Voodoo il confiait à Touré son malaise face à certaines réactions du public :
« Parfois, tu sais, je me sens mal à l'aise. Être sur scène et essayer de jouer ma musique, et les gens qui crient : « Enlève ça ! Enlève ça ! » Parce que je ne suis pas un strip-teaseur. Je suis là-haut pour faire quelque chose en quoi je crois profondément. »
D'Angelo croit profondément dans sa musique, il y a une intention claire de faire vivre la musique noire qui se voit de plus en plus dépossédée et commercialisée à la fin des années 90 et au début des années 2000. La volonté d'étudier rigoureusement la musique qui a été faite avant lui s'inscrit dans cette démarche. C'est ce que nous explique le journaliste Touré dans son article D'Angelo Is Holding Your Hand : « Ce savoir est une source d'inspiration et une arme dans la guerre que D mène contre la musique moderne. Cette guerre concerne l'avenir de la musique. Voodoo est un album ambitieux qui n'a d'autre but que de libérer la musique noire des considérations commerciales et de lui permettre de trouver librement son inspiration. » Cette ambition est une ambition qu'il partage avec l'ensemble du collectif de musiciens dont il fait partie au moment de la production de Voodoo, The Soulquarians, dont Questlove est le fondateur. The Soulquarians c'est un groupe d'artistes « qui se demandent comment faire vivre la tradition de la musique noire américaine à un moment où elle se commercialise à outrance, devient de plus en plus lisse et est récupérée par les grandes majors du disque plutôt blanches » explique Zoé Sfez dans l'épisode hommage à D'Angelo de son émission La Série Musicale. Dans ce collectif on retrouve des noms très importants du hip-hop et des figures majeures de la neo-soul comme Questlove, D'Angelo, Erykah Badu, J Dilla, Mos Def, Common, Q-Tip, Roy Hargrove, Bilal, James Poyser, Talib Kweli et Pino Palladino. Ils vont à tour de rôle participer à la création et la confection des albums des uns et des autres dans le studio Electric Lady, studio fondé par Jimi Hendrix. C'est à travers cette émulation artistique que vont être posées les bases du courant néo-soul et où des grands albums vont être produits comme Things Fall Apart du groupe The Roots, Mama's Gun de Erykah Badu, 1st Born Second de Bilal et évidemment Voodoo de D'Angelo.
D'Angelo va, à travers la recherche musicale qu'il fait pour Voodoo, créer sa propre sonorité. Dans le documentaire Devil's Pie, toujours à propos de Voodoo, Questlove revient sur la création de l'album : « Je n'ai jamais entendu quelqu'un faire preuve d'un tel mépris flagrant pour les règles du rythme et de la structure mélodique, mais il était tellement ouvertement et magnifiquement irrespectueux à ce sujet que je me suis rendu compte que, oui, qui a besoin d'être méticuleux et quantifié ? » L'approche musicale de D'Angelo est très particulière, bien que convoquant ses influences jazz, gospel, soul et rock, D'Angelo va créer son propre groove — plus grave que ce qui se faisait. C'est ce qu'explique son guitariste Jesse Johnson dans le documentaire Devil's Pie : « C'était un album révolutionnaire sur le plan sonore. La tonalité était si grave que cela a révolutionné la façon dont les instruments acoustiques et les instruments live pouvaient sonner. » Il s'opposait à l'industrie en cherchant à explorer de nouvelles sonorités, mais il a en réalité changé la sonorité de cette dernière. Jesse Johnson poursuit : « C'était tellement anti-industrie musicale que j'ai adoré, car même le single le plus populaire, qui était Untitled, n'avait même pas de titre. » Untitled porte toute une ambiguïté à laquelle va être confronté D'Angelo.
C'est un génie de la musique qui va être relégué au rang de sex-symbol contre son gré, cela à cause du clip de Untitled, pourtant cette musique porte elle aussi toute la force de sa proposition artistique et c'est peut-être la chanson qui la porte le plus dans Voodoo. D'Angelo s'opposait clairement à ce qu'était en train de devenir la musique. Pourtant Voodoo va être un succès critique et commercial, l'album va être premier des charts du Billboard 200 en février 2000 et D'Angelo va remporter deux Grammy Awards pour son projet. La musique de D'Angelo est révolutionnaire mais à cause du clip de Untitled, de manière assez similaire à la musique afro-américaine, il devient lui-même d'une certaine façon dépossédé de son image et de son corps ; l'inscrivant ainsi dans la longue histoire de l'hypersexualisation des hommes noirs dans l'industrie du divertissement. D'Angelo ne va pas le supporter et il va disparaître quatorze ans.
Quatorze ans d'absence
Pendant ces quatorze années d'absence, D'Angelo va quasiment totalement disparaître des radars. Il dit à Questlove à la fin de la tournée de Voodoo « Je vais aller dans les bois, boire de l'alcool de contrebande, me laisser pousser la barbe et grossir. » et c'est ce qui va vraiment se passer. En prenant du poids il va s'éloigner de l'image de sex-symbol et d'une certaine façon se réapproprier son corps. En réalité, D'Angelo va surtout sombrer dans l'addiction. Il sera arrêté en 2005 en possession de cocaïne et de marijuana. Dans le documentaire Devil's Pie, son manager Alan Leeds et Questlove expliquaient tous les deux que durant cette période ils redoutaient de recevoir un appel leur annonçant la mort du chanteur. D'Angelo revient aussi avec une très grande pudeur sur ce qu'il a traversé durant son absence : « Je me suis juste mis à boire et à me défoncer. Je me suis laissé entraîner dans tout ça et j'ai eu du mal à m'en sortir. J'ai essayé. Je suis allé dans plusieurs centres de désintoxication. » Cette pudeur, voire cette timidité, on la ressent tout au long du documentaire et on comprend d'autant plus le rejet du statut de sex-symbol au travers de la timidité que laisse transparaître D'Angelo à l'écran. Cette disparition c'est aussi le moyen que trouve D'Angelo de s'éloigner d'une industrie qui l'a fait terriblement souffrir : « Ce business, mec, au bout du compte, les gens se foutent complètement de ta famille et des gens que tu aimes, ils se foutent complètement de ça, tout ce qui les intéresse, c'est le résultat financier, et puis c'est une question d'argent, et wow, c'est marrant, et il y a plein de choses que tu voudrais peut-être approfondir là-dedans ? Je ne pourrai probablement pas en parler. Je ne peux même pas en parler parce que c'est trop profond. C'est tellement profond que je ne suis même pas prêt à en parler publiquement. »
Black Messiah, sans clip
Le retour de D'Angelo en 2015 est loin d'être évident pour le chanteur et il est d'ailleurs, il me semble, important de relever que le chanteur n'a fait aucun clip pour accompagner la promotion de Black Messiah, il n'y a que la musique et la scène qui comptent cette fois-ci. Ce retour sur scène est très important et dans les captations faites pour le documentaire, on voit clairement que le public de D'Angelo a évolué pendant ces quatorze années et que les gens sont là pour sa musique et non plus pour son corps.
Dans la dernière séquence sur scène du documentaire, D'Angelo re-chante Untitled et c'est peut-être cette séquence qui permet de comprendre tout le combat intérieur qu'a mené et que menait encore l'artiste en 2015. En chantant Untitled il va être pris d'émotion et il va entamer sa performance les larmes aux yeux pour finir la chanson en pleurant. Cette performance laisse transparaître entièrement ce qu'il a dû traverser pour revenir sur scène et que pour lui Untitled « n'est pas la chose la plus facile à chanter ». Voir ces images pour la première fois, après la disparition de D'Angelo, c'est très émouvant voire difficile.

Après la tournée de Black Messiah, D'Angelo s'est fait très discret, ses fans attendaient son retour qui ne se fera jamais. Malgré cette carrière marquée aussi par son absence D'Angelo n'en reste pas moins l'un des musiciens les plus importants de sa génération. Et une chose est sûre, vingt-six ans après la sortie de Voodoo et de Untitled, la puissance de la musique de D'Angelo dépasse de très loin le clip qui l'a enfermé. Plus qu'un homme qu'on a érigé en sex symbol contre sa volonté D'Angelo est avant tout un génie de la musique et à travers sa musique et son héritage, D'Angelo est immortel.
1974 — 2025